Ketty Lapeyrette, d’Oloron Sainte-Marie à l’Opéra de Paris


Ketty Lapeyrette
dessin de Ch. Gir
Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France

Ketty Lapeyrette : voici encore une célébrité oloronaise à laquelle sa cité de naissance a donné le nom d’une rue, ou plus exactement d’un passage, à savoir l’escalier qui relie la rue Palassou à la place Clémenceau. Les précisions apportées en français et en occitan par la plaque apposée pour indiquer le nom du passage sont pour le moins succinctes : « Ketty Lapeyrette (1884-1960) – Artiste lyrique ».

La notice biographique qui lui est consacrée dans un dossier de presse confectionné par la commune à l’occasion des fêtes de la musique 2016 est à peine plus explicite : « Ketty Lapeyrette (1884-1960), née à Oloron Sainte-Marie, fut repérée très tôt pour son timbre de voix mezzo-soprano. Premier prix de chant et d’opéra, elle débuta en 1908 une carrière de 30 ans au Palais Garnier, puis elle devint professeur de chant. »

Pour en savoir un peu plus, il va falloir interroger notamment les pièces contenues dans la base de données qui permet d’accéder aux dossiers nominatifs des personnes promues dans l’Ordre de la Légion d’honneur. Il va falloir en parallèle consulter les coupures de la presse de l’époque auxquels il est possible d’accéder via le site Retronews. Ces recherches permettent d’en savoir un peu plus sur notre diva oloronaise.

Éléments biographiques

Catherine (mais Ketty faisait sans doute plus artiste) Lapeyrette est née à Oloron le 23 juillet 1884. Ses parents habitaient dans la rue Chanzy (actuelle rue Louis-Barthou). Son père, Vital, exerçait la profession de vétérinaire. Je n’ai pas trouvé d’éléments d’information sur son enfance. En 1903, soit à l’âge de 19 ans, elle est admise dans les classes de chant du Conservatoire à Paris. Elle en sort en 1907 avec un premier prix de chant et un premier d’opéra à l’unanimité du jury.

Elle entre à l’Opéra de Paris le 1er janvier 1908 et y débute le 15 février 1908 dans Samson et Dalila, de Camille Saint-Saëns. En 1910, elle est désignée pour chanter à la Scala de Milan à l’occasion du Gala Français donné au bénéfice des inondés de France. Durant plus de 30 ans, elle restera dans cette maison, enchaînant représentations et créations d’œuvres de Wagner, Moussorgski, Fauré, Strauss etc. En 1929, elle épouse Eugène Renaux, un aviateur. En 1933, en reconnaissance de ses services civils, elle est promue au grade de chevalier de la Légion d’honneur. En fin de carrière professionnelle, elle retourne à la case départ, c’est-à-dire au Conservatoire, mais cette fois-ci en qualité de professeur. Elle décède le 2 octobre 1960 à Courbevoie et sera inhumée à Oloron, preuve qu’elle n’avait pas perdu tout lien avec sa ville de naissance.

Une femme de caractère

Quelques passages du journal rédigé entre 1909 et 1914 par le régisseur de l’Opéra laissent entendre que la demoiselle n’était pas toujours facile à vivre. Des extraits :

  • Lapeyrette écrit à 4 h (après être venue chercher son service à 3 h) qu’elle chante pas. J’y vais et la décide. (6 janvier 1909)
  • Lapeyrette écrit qu’elle ne chante pas demain. (26 janvier 1909)
  • Lapeyrette ne veut rien chanter, disant qu’elle est malade. Puis après elle veut tout chanter. Les directeurs donnent ordre de tout laisser en l’état… Lapeyrette [est] plus sage. Et comme [les] directeurs ont décidé [de] s’en tenir à l’affiche, elle s’y conformera. Enfin ! (16 avril 1909)
  • Lapeyrette vient encore trouver les directeurs et dire [qu’elle ne] veut pas chanter Samson et Dalila lundi. (17 avril 1909)
  • Incident [avec] Lapeyrette pour ses représentations du mois de décembre. (6 décembre 1911)
  • Vu M. Warambourg, qui vient me parler de Bourdon, et qui me raconte que les artistes, Lapeyrette aussi bien que les autres, mais plus particulièrement Lapeyrette, racontent que pour chanter à l’Opéra, il faut payer tout le monde, depuis les directeurs jusqu’à Colleuille en passant par moi et pas mal d’autres. C’est comique ! (3 février 1913)
  • Charny m’envoie un mot, ainsi qu’à Colleuille, pour me dire qu’elle ne peut pas chanter ce soir. On téléphone à Lapeyrette qui répond qu’elle est souffrante. Or, la sœur de Lapeyrette téléphone à ma femme qu’elle va très bien, mais qu’elle ne veut pas remplacer Charny parce qu’elle a prévenu trop tard, puisqu’elle est souffrante depuis dimanche. De plus je sais que Lapeyrette dîne ce soir chez Comès. Tout ça manque peut-être un peu de droiture. (24 décembre 1913)

Une histoire qui se finit au tribunal

Malade pour chanter à Nîmes, mais en pleine forme les mêmes jours pour chanter à l’Opéra. Cette histoire de rupture de contrat s’est finie au tribunal. Voilà le récit qu’en fait Le Rappel du 10 janvier 1922 sous le titre « Elle n’était pas malade » :

Monsieur Bérenger, le 2 juin 1919, avait engagé Mlle Ketty Lapeyrette, de l’Opéra, pour tenir, le 5 et le 7 juillet, le rôle de Didon dans « Les Troyens » de Berlioz, à deux matinées données aux Arènes de Nîmes, au bénéfice d’œuvres de bienfaisance.

Aussi le cachet était-iol minime : 500 fr. par matinée, plus les frais de voyage.

Mlle Ketty Lapeyrette se disant malade, ne vint pas ; mais elle put néanmoins ces jours-là chanter à l’Opéra le rôle de Palas dans  » Hélène », de Saint-Saëns.

M. Bérenger, hier, à la IIIe Chambre, arguant la perte et les ennuis qu’il avait éprouvés, demandait 50.000 francs de dommages-intérêts et le tribunal, pour rupture abusive de contrat, a condamné Mlle Lapeyrette à 3 000 francs de dommages-intérêts.

 

Une femme de cœur

Ces péripéties n’empêchent pas Ketty Lapeyrette d’avoir des actions qui compteront pour l’obtention de sa Légion d’honneur. Voici comment la fiche de renseignement établie en 1933 pour la proposition de nomination au grade de chevalier les rapporte :

  • Pendant toute la durée de la guerre, a chanté dans les hôpitaux de Paris et dans ceux du front, ainsi qu’au Gala de la Croix de guerre à l’Hôtel de ville de Paris
  • A équipé en vêtements chauds 30 hommes d’une unité de fusiliers marins qui partaient pour le front. A été la marraine de 10 soldats des unités du front.

 

Une artiste unanimement célébrée

Nous n’allons pas clore ce billet sur une fausse note. Voici donc un florilège d’éloges cueillis par Ketty Lapeyrette à chacune de ses représentations tout au long de sa carrière lyrique.

  • … c’est Mlle Ketty Lapeyrette qu’annonce l’affiche de ce soir, et il faut s’en féliciter, car la meilleure élève qu’ait formée M. Max Bouvet possède une technique parfaite, une science consommée de son art ; elle est excellente musicienne et il y a toute raison pour que la jeune artiste se montre à la hauteur de la situation (Gil Blas 18 juin 1909)
  • De plus c’est Mlle Lapeyrette qui, pour la première fois, a prêté sa grande puissance dramatique et sa voix superbe au personnage de Posthumia… (Le Journal Amusant du 12 octobre 1912 évoquant la reprise de l’opéra Romas, de Messager)
  • Mle Lapeyrette mérite les mêmes éloges et sa composition du rôle d’Anne de Boleyn est extrêmement remarquable (Le Figaro du 18 février 1919)
  • Il n’y a guère que Mme Lapeyrette dont la voix chaude et le tempérament vigoureux soient réellement d’accord avec le caractère si impétueux de cette musique (les Annales politiques et littéraires du 28 décembre 1919)

Il faut mentionner tout spécialement Mlle Lapeyrette pour sa remarquable interprétation du rôle court mais très important de la Vieille aux chansons (Le Figaro du 24 décembre 1924 à propos d’une représentation de l’Arlequin, de Jean Sarment)

  • Mlle Lapeyrette incarne la fée Carabosse avec sa vive intelligence, son art parfait du chant, et sa diction si nette ; elle en a fait une création très pittoresque (La Lanterne du 24 novembre 1925 à propos de la première représentation de Brocéliande)
  • Et si nous en venons aux interprètes vocaux, soyons sûrs que l’auteur aurait apprécié comme ils le méritent la simplicité d’expression et le timbre de Mme Lapeyrette (L’Intransigeant du 16 octobre 1935 rendant compte d’un Gala Saint-Saëns donné à l’Opéra en présence du président de la République)
  • Enfin, dans La République du 21 octobre 1960, quelques jours après le décès de la diva : Peu encline aux concessions comme aux vaines courbettes, d’un caractère indépendant qu’elle tenait de sa nature béarnaise, la belle cantatrice ne dut les hommages qu’elle multiplia qu’à son seul talent, à son travail opiniâtre, tendu vers la perfection d’un art qu’elle cultiva avec passion 

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